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L’Art de la Guerre appliqué (en quelque sorte) à l’apprentissage d’une langue

– La logistique, les lignes d’approvisionnement et la Concentration de la Force –

Ceci est une traduction de l’article The Art of War (Sort Of) Applied to Learning A Language: Logistics, Supply Lines and Force Concentration, écrit par Khatzumoto sur le blog All Japanese All The Time (AJATT). Il m’a gentiment donné l’autorisation de traduire ses articles en français sur le blog, et vous allez voir il est assez génial…

Pour commencer, laissez-moi dire une chose, juste pour qu’on soit bien clair·e·s : je suis pacifiste. Je pense que le conflit armé est presque toujours l’association de choses immorales, inutiles et/ou stupides.

L’autodéfense, la vraie, littérale, serait la seule exception, c’est pourquoi, dans le monde moderne, la plupart des pays essaient injustement de déguiser des actions offensives en actions défensives : en effet, quand la deuxième moitié du 20ème siècle a commencé, ce qui un jour étaient (durant des périodes plus simples, plus franches de l’Histoire) appelé ministère de la guerre a été transformé en ministère de la défense.

Le but de toute guerre rationnelle, offensive, n’est pas de mourir pour sa patrie, et ce n’est même pas de faire mourir d’autres personnes pour la sienne. Le but d’une telle guerre n’est pas de détruire son ennemi (c’est un effort vain – faire la guerre coûte de l’argent et des vies) : c’est de prendre leurs possessions, leur trésor. Et il se trouve, cependant, que le seul trésor qui ait plus de valeur que toutes les terres et les minéraux du monde, dans tout le Système Solaire, ce sont les idées. Et il ne faut pas tuer ou brûler pour ça. 

Mais le capital humain est un arbre qui grandit lentement. Les ressources physiques (terres et minéraux) valent de l’argent maintenant, donc la tentation d’aller les chercher directement reste inévitablement forte.

Donc oui, je suis pacifiste. La guerre, c’est stupide. Et c’est le cas aussi, dans une moindre mesure, du sport. Mais les deux sont une grande source d’analogies et de métaphores précieuses que nous pouvons fructueusement appliquer à nos petites vies et nos petites actions. 

Apprendre une langue, c’est comme nettoyer une pièce, c’est comme gravir une montagne, c’est comme faire la guerre ; c’est comme n’importe quelle interaction « adversariale », où on est confronté à un agent externe, réel ou virtuel : d’une part, s’il est fait correctement, l’exercice devrait être amusant, facile, court et sans effusion de sang – un peu comme la fois où la Slovénie est sortie de la Yougoslavie (j’adore à quel point on dirait le début d’un gag de Family Guy). Cependant, s’il n’est pas fait correctement, les résultats sont horribles à décrire avec des mots et trop choquants pour être montrés à l’image (même les plus soigneusement cadrés et copieusement édulcorés). 

Maintenant, vous vous dites : « b*****, mais de quoi est-ce qu’il parle ? »

Du calme, Winston. Laissez-moi vous expliquer. 

Voyez-vous, la guerre ne parle pas vraiment de combat. Les films de guerre parlent de combat. La guerre en cours d’histoire parle (la plupart du temps) de combat… et de frontières. Par contre, la vraie guerre, elle, parle de logistique… et d’ennui. De l’Âge de Bronze à l’Âge du Smartphone, on observe toujours qu’environ 90% du personnel militaire sert au soutien et ne combat pas, et qu’environ 90% des morts sur le front sont dues à des maladies infectieuses et pas au combat. La logistique fait et défait n’importe quelle force militaire. Ça fait partie des choses qui seront probablement toujours vraies ; hors mathématiques, c’est ce qui se rapproche le plus d’une proposition universellement vraie. Même la cosmologie ne peut pas rivaliser. La logistique et l’arithmétique, c’est ça le truc, mec :p 

L’armée américaine n’est pas la plus grande du monde. À poids et richesse égaux, ce n’est même certainement pas la meilleure. Mais c’est quand même malgré tout la meilleure – de loin, et sans conteste. Pourquoi ? Pas parce qu’elle est douée pour faire exploser des trucs ou des gens, mais parce qu’elle est la meilleure pour amener les choses là où elles doivent être – mettre les bonnes choses, au bon endroit, au bon moment

(Cela étant dit, les armées sont des organisations du gouvernement, pas des entreprises privées, exposées à la concurrence du marché. D’un point de vue purement logistique, Wal-Mart, Fed-Ex et UPS sont probablement des « armées » plus performantes que celles qui combattent).

OK, je commence un peu à m’aventurer en dehors de mon sujet (et là vous vous dites tous·tes : « commence ?! Au début de ton article t’étais déjà hors sujet ! »), parce que j’en sais encore moins sur ce sujet que le lecteur typique de Armchair General Magazine (c’est vraiment un magazine qui existe, comme ça vous savez).

Voici là où je veux en venir : 

Quand on est face à une langue, une montagne, un adversaire ou une pièce à nettoyer, on est tenté de faire deux choses : 

1.Se sentir nul et dépassé par la seule taille du projet, ou de « l’adversaire »

2.Essayer de combattre l’adversaire à tous les endroits à la fois parcequ’ilfautquejelefassemaintenant – en gros, éparpiller votre force et votre énergie à travers tout le « champ de bataille ».

Ces deux choses sont mauvaises. Et elles appartiennent cette une catégorie de choses qui sont mauvaises non-seulement parce qu’elles sont inefficaces, mais aussi (que ce soit pour des raisons biologiques ou culturelles) il semblerait qu’on ait une tendance à se tourner vers elles par défaut.

Peu importe la profondeur ou l’étendue de l’océan que tu traverses, tu ne peux nager qu’un geste à la fois. Même si tu es un de ces crétins qui font du papillon. Un à la fois, mec. C’est ainsi qu’il t’incombe de te concentrer presque exclusivement sur la toute petite parcelle d’océan dans laquelle tu es maintenant. Pas dans le passé, pas dans le futur : maintenant.

Ceci est une forme de Concentration de la Force : « l’établissement d’une [« ]aire de base » par la concentration des ressources sur une seule zone géographique, jusqu’à ce qu’on l’ait dominée… Après quoi… on définit consciencieusement des régions à attaquer individuellement à nouveau en … y allouant plus de ressources » [Gras ajouté] [La Concentration de la Force – Wikipedia]

La Concentration de la Force. Tu amasses tes « soldats » et tes « ressources » à des points de pivot stratégiques, et tu les laisses faire. Fais-les tirer sur Will Smith (c’est une vanne des années 90 sur Independence Day… c’était obligé). 

Quand on y pense pendant plus de dix secondes, c’est pratiquement la définition de la Timebox : une Concentration de la Force dans le temps, par opposition à la Concentration de la Force dans l’espace. Quand tu utilises la Timebox, tu abandonnes l’idée de la guerre totale et de la victoire totale, pour te contenter de victoires partielles et d’objectifs limités. A mon humble avis, les victoires partielles sont les seules qui soient possibles, en particulier pour les plus petits et les plus faibles, c’est-à-dire les gens comme vous et moi. Les victoires partielles, c’est tout ce qu’on a. Pourtant, les victoires partielles, c’est tout ce dont on ait besoin.

Donc on se « contente » d’une chose moins que parfaite ; on échange les tabletop optima contre la culture du vrai, du véritable, de l’assez-bien. « Assez bien », c’est mieux que rien. Infiniment mieux. Mieux que ça, c’est même assez incroyable en soi. Est-ce que c’est parfait ? Non. Rien ne l’est, jamais. Au final, on s’en sort même bien mieux que si on avait voulu atteindre la perfection (heure d’arrivée estimée : deux-mille-jamais). 

Tes victoires sont partielles et tes objectifs limités, mais ça ne les empêche pas d’être liés entre eux (ils ne se réalisent pas en même temps, ils se renforcent simplement). Par exemple, j’ai appris par une amère expérience personnelle que « grouper » les tâches à faire pour être plus efficace ne fonctionne pas. Jamais. Sur le papier ça a l’air bien, mais la dure réalité de la vraie vie a d’autres projets. Fais une chose à la fois. Remporte une victoire à la fois. Laisse une victoire t’amener à la suivante. 

Fais des choses qui soient amusantes, et suffisamment importantes pour que la qualité puisse l’emporter sur la quantité. Tu ne devrais pas avoir à regarder trente films à la fois pour prendre du plaisir, et tu ne devrais pas avoir à faire trois choses en même temps pour être productif. De la même façon qu’un film à la fois devrait être suffisant pour te divertir, une tâche digne de ce nom à la fois devrait être suffisamment importante (devrait avoir suffisamment d’intérêt) pour justifier qu’elle soit accomplie seule. Toute seule dans son coin. 

Au lieu de faire d’une pierre deux coups, ou de chasser deux lapins et de n’en attraper aucun au final, ne chasse qu’un seul lapin, n’attrape qu’un seul lapin, mange ce lapin et utilise cette énergie pour chasser d’autres lapins. Fais-toi peut-être même un élevage de lapins.  Ou va peut-être attraper un bison, parce que personne ne veut souffrir du jeûne du lapin

Fais moins. Fais plus de moins. Dépense plus d’énergie pour moins de choses.

Tu ne tentes pas d’avoir des relations sexuelles satisfaisantes simplement en maximisant la surface que tu couvres et le volume de la cavité que tu occupes. 

Tu ne tentes pas de gagner en recouvrant tout le champ de bataille (et si c’est le cas, tu ne devrais pas ; tu devrais arrêter ça). À la place, tu concentres une immense quantité de puissance sur de petits endroits stratégiques, et tu remportes la victoire là-bas (parce que tu es immensément génial·e), et puis tu passes à autre chose. 

Tu ne gagnes pas des combats de rue en faisant des câlins à tout le monde (« couvrir plus de surface ! »). Tu gagnes en évitant les gens et les combats de rue à la base. Après, si tu te retrouves quand même dans un combat, tu gagnes en en sortant le plus vite possible – de préférence en t’enfuyant : la fuite, c’est l’art martial ultime. Et si ça ne marche pas et que tu es toujours dedans, alors tu gagnes en frappant les points faibles. L’entre-jambe, les articulations, les genoux, les endroits anguleux, les yeux, les oreilles, les coudes. 

Tu ne frappes pas ton adversaire où il est le plus fort (c’est une façon de faire stupide mais qu’on voit bien trop souvent) : tu le frappes là où il est faible. Cherche la faiblesse, il y en a dans tout, personne n’est parfait. Dans l’apprentissage des langues, votre (gentil) adversaire, c’est la langue. Ses points faibles, ce sont tous les mots qui sont suffisamment faciles à apprendre et à comprendre pour toi avec les outils et les connaissances que tu as à ta disposition. Tu prends une – et une seule – de ces faiblesses, et tu lui tires dessus. Tu l’allumes. Tu vides toute ta réserve de torpilles à photons. 

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Autrement dit, ça devrait être comme tirer sur un poisson, non pas dans un tonneau mais dans une tasse de thé. Peut-être que l’adversaire est plus grand et plus fort que toi, mais il faut juste que tu sois plus grand·e que son point faible. Tu dois simplement prendre le dessus au niveau local, pas général. Une fois son point faible trouvé, tu tires sur ton « adversaire » tellement fort que ce n’est même plus drôle. Peut-être que personne ne peut apprendre le japonais, peut être que c’est « impossibru », peut-être qu’il faut être né et avoir grandi avec la vue sur le mont Fuji et ne manger que des onigiri et du misoshiru toute sa vie pour « vraiment » le maîtriser. Mais n’importe qui peut apprendre un mot. Littéralement n’importe quel idiot (qu’il soit même débordé, paresseux ou dépressif) peut s’acquitter de la tâche qu’est l’apprensissage d’un seul mot en japonais. Coince un mot, et écrase-le. Puis, répète l’opération suffisamment de fois pour gagner la « guerre ». 

Tu ne nettoies pas le frigo : tu nettoies une étagère comme si c’était la seule surface dans tout le Multivers. Et puis, tu gagnes. Et tu utilises ce socle et cette dynamique pour passer à un autre champ de bataille, contre un autre adversaire que tu écrases à son tour. Rincer, recommencer. 

Si tu veux « y arriver », tu dois y être maintenant. Tu ne peux pas être partout et gagner. La seule façon d’être partout, c’est de mourir et d’être transformé·e en poussière. Tu dois être ici et maintenant, et jouer ici et maintenant, et gagner ici et maintenant. Et si être là, ici et maintenant, ce n’est pas une idée qui te séduit, eh bien grande nouvelle mon pote : tu ne vas pas y arriver. « Y », c’est juste une accumulation de « ici ». 

Si tu aimes tellement le japonais/n’importe quelle langue, tu dois aimer individuellement chaque mot que tu rencontres. Tu dois aimer chaque moment et chaque mot que tu apprends. Aime chaque mot PLUS que tu n’aimes la langue tout entière. Si tu ne peux pas faire ça, non-seulement tu ne prendras pas de plaisir, mais en plus, tu ne feras pas de progrès tangibles sur le long terme, et tu ne gagneras pas. Si tu ne peux pas aimer chaque petite partie du japonais que tu es en train de faire, alors tu n’aimes pas vraiment le japonais – tu aimes sans doute l’idée d’être vu·e comme compétent·e, ou intelligent·e, mais tu n’aimes pas le japonais. Et ce n’est pas grave : admets simplement que tu ne l’aimes pas vraiment (sois loyal envers toi-même, pas vrai ?), pour pouvoir ensuite passer à autre chose. Le monde est plein d’autres choses à aimer vraiment. Aime celles-là. Aime-toi. 

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Pourquoi jouer à un jeu dont tu détestes chaque moment passé ? Pour avoir des gommettes ? Mais ils ne donnent même pas de médailles pour le japonais ! Donc tu es en train de dépenser ta vie (puisque c’est ça le temps : c’est de la vie) pour rien ? Et le voyage n’est même pas agréable ? Tu es quoi, le Donald Trump des décisions révoquées ?

Cliquez ici pour lire la version originale de cet article.

Écrit par Khatzumoto de AJATT, traduit par votre servit… serviteuse? servitrice? la langue française est sexiste…

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